
La sixième édition du Asia Pacific Triennial of Contemporary Art – APT6 – en est maintenant à son quatrième mois d’exposition et présente des œuvres réalisées par les artistes les plus célèbres de la région du Pacifique.
L’artiste renommée de Nouvelle-Zélande, Robin White, était invitée à y participer, les organisateurs ayant mentionné une possible collaboration avec une artiste de tapa venant des Fidji. Finalement, Mme White a proposé de travailler avec deux Fidjiennes, Leba Toki et Bale Jione.

« Ce que nous désirions réaliser était une présentation de notre vision de ce que les Fidji pouvaient devenir – et de ce qu’elles deviendront », a déclaré Mme White.
Aux Fidji, a-t elle expliqué, pratiquement toutes les grandes religions du monde sont représentées par une partie importante de la population – des hindous, des musulmans, des bouddhistes, des chrétiens et une petite mais grandissante communauté bahá’íe.
« Cela rend cet endroit unique. D’une certaine manière, nous voulions faire passer cette idée. »

« L’idée n’était pas exactement celle d’un mariage entre deux individus, mais plutôt celle d’un mariage des cultures – précisément des cultures indigène et indienne qui forment la société contemporaine des Fidji – unies par des liens d’amour et de respect », a continué Mme White.
Finalement, beaucoup d’éléments étaient associés dans leur tapa. Pour l’œuvre principale, une vision du tombeau du Báb en Terre sainte et de ses terrasses environnantes était combinées à des images d’importance pour les habitants des Fidji.
Une collaboration inhabituelle

« J’étais persuadée que seuls les Fidjiens peuvent faire du tapa », a-t-elle ajouté se rappelant son scepticisme lorsque Mme White l’avait contactée une première fois pour un projet antérieur. « Je pensais, ‘Comment pourrions-nous travailler ensemble ?’ »
Pour Mme White, c’est au cours de ses voyages dans le Pacifique que lui est venue l’idée d’une collaboration. Déjà renommée comme artiste sur d’autres supports, elle avait connaissance du tapa fabriqué aux Fidji, aux Samoa et aux Tonga. Mais lorsqu’elle a vu une œuvre particulièrement belle accrochée dans la salle de transit de l’aéroport de Nadi, elle a décidé qu’elle devait en apprendre la technique.
Elle a rencontré Mme Toki aux Fidji lors d’un rassemblement bahá’í et, par la suite, dans la demeure des Toki où elle a remarqué un magnifique tapa sur le mur.

Quand elle a découvert que Mme Toki, elle-même, était cette artiste, une idée lui est venue. Au début, Mme Toki était réticente à un travail en commun – elle n’avait jamais entendu que le genre de tapa qu’elle réalisait pouvait être fabriqué par d’autres personnes que les habitants des Fidji. Mais lorsqu’elle a appris que Mme White était vraiment une artiste, elle a été désireuse de se lancer. Et lorsqu’elles ont commencé à collaborer, elle a trouvé cette relation enrichissante.
« Travailler ensemble est très fort, affirme maintenant Mme Toki. Des cultures différentes, apportant toutes les deux des idées. »
Elle a ajouté qu’un modèle de consultation, action et réflexion – connu de ces trois femmes par le biais de leurs activités bahá’íes – est devenu un élément clé dans la création de leur œuvre d’art pour l’exposition APT6.

L’exposition se déroulera jusqu’au 5 avril
Aux Fidji, Mme Toki vit à Lautoka, connu sous le nom de Sugar City à cause d’un grand moulin à sucre situé dans la ville. L’idée du sucre est devenue l’un des points de départ pour les trois artistes tandis qu’elles développaient les concepts de leur travail spécialement réalisé pour l’exposition.
« Sucre (est devenu) une métaphore pour l’adoucissement des relations entre les gens », a déclaré Mme White, expliquant comment leurs idées avaient évolué.
« La véritable Sugar City est la cité de Dieu. »
Cette image a amené les artistes à représenter les jardins bahá’ís et les terrasses du mont Carmel à Haïfa, en Israël – jardins connus pour leur beauté et leur perfection et incarnant, par conséquent, le symbole d’une société transformée, a continué Mme White.
« Cela ressemblait à une structure visuelle », a-t elle ajouté.

Ce tapa est une grande toile murale – 3,7 m sur 2,4 m – et est accompagné dans cette exposition d’une deuxième œuvre conçue pour être posée à même le sol. Les artistes ont aussi réalisé d’autres éléments comprenant les vêtements pour le “mariage” qui feront partie de la collection de la Queensland Art Gallery.
Elles ont appelé leur œuvre “New Garden” – Teiti Vou en fidjien – dénomination directement extraite des Écrits de Bahá’u’lláh.
L’art du tapa

« Les jeunes filles du groupe des îles Lau des Fidji, d’où viennent Leba et Bale, font toutes ce genre de travail et quelques-unes deviennent compétentes dans l’art de réaliser des aspects bien particuliers de cette technique comme la conception ou le découpage des pochoirs. Dans l’enceinte du village, les femmes travaillent ensemble. Si quelqu’un se marie, les femmes se réunissent pour fabriquer le tapa. »
« À l’origine, c’est un vêtement sacré », a continué Mme White. Traditionnellement, il a été utilisé pour différentes occasions et, à cause de l’influence européenne, il est maintenant plus largement utilisé – par exemple, pour la confection de nappes et d’autres articles de la vie quotidienne
Pour les œuvres artistiques de l’APT6, Mme Jione a trouvé le matériel brut pour réaliser le tapa sur Moce, son île natale, et elle l’a ensuite apporté dans sa résidence actuelle de Suva, la capitale des Fidji qui est située sur l’île de Viti Levu.
Chez elle, Mme Jione, aidée de son mari, a travaillé à découper et battre ces écorces afin d’obtenir du tissu végétal. Ensuite, ils l’ont emporté sur l’île de Lautoka où vit Mme Toki. Mme White les y a alors rejoints pour quelques mois – les Fidji sont à quatre heures de vol de la Nouvelle-Zélande – et les trois artistes ont travaillé ensemble pour concevoir le dessin et réaliser la peinture.
Mme Jione a expliqué que la fabrication des pochoirs est plus facile aujourd’hui qu’autrefois. Sa grand-mère, par exemple, utilisait les feuilles de bananiers pour les pochoirs, mais leur utilisation était difficile et ils ne duraient pas longtemps. Maintenant, les artistes utilisent la radiographie, et les gabarits peuvent être utilisés à plusieurs reprises.
« Grâce à cette technique beaucoup plus de personnes peuvent faire de la peinture », a-t elle précisé.
Au début du projet APT6, Mme White a consacré du temps à la lecture sur les Fidji pour compléter sa préparation.
« J’ai fait beaucoup de recherche sur l’histoire », a-t-elle expliqué. Elle a découvert comment les Fidji actuelles sont la résultante de la main d’œuvre sous contrat amenée d’Inde afin de travailler dans les plantations de sucre, et comment le mahatma Gandhi a soutenu les efforts pour mettre fin à la traite des êtres humains.
En reconnaissance de cette période de l’histoire et des souffrances qui lui sont associées, la taille du tapa principal – 3,7 m sur 2,4 m – est celle des dimensions des logements des travailleurs indiens qui étaient obligés de vivre à trois dans une chambre.
« Tout dans l’art a une signification », a conclu Mme White.
Plus d’information sur l’exposition APT6
L’Asia Pacific Triennial of Contemporary Art – aujourd’hui dans sa sixième édition – a lieu jusqu’au début du mois d’avril dans la Gallery of Modern Art et la Queensland Art Gallery de Brisbane. L’exposition comprend 313 œuvres réalisées par 160 artistes de 25 pays.
L’exposition de cette année comprend pour la première fois des artistes de Corée du Nord, d’Iran, de Turquie, du Tibet, du Cambodge et du Myanmar – un point que Mme White estime important. La présence d’artistes nord-coréens est particulièrement intéressante, a-t elle déclaré.
« Voir leur travail faire partie de l’APT6 me semble une chose très importante. »
« Le Triennial regroupe des artistes de milieux différents, habitant sur la plus grande surface terrestre ainsi qu’aux quatre coins du plus grand océan du monde. »
« Je suis fascinée par la manière dont la culture et la croyance influencent leur travail. » Quelques-unes des œuvres ont un aspect profondément spirituel et d’autres reflètent des problèmes sociaux ou politiques.
Elle a fait remarquer qu’une œuvre qui est ouvertement d’inspiration bahá’íe est peut-être plus acceptée et appréciée que dans beaucoup d’autres endroits
Le directeur de la Queensland Art Gallery, Tony Ellwood, a souligné que la collaboration entre des artistes venant de pays différents était une caractéristique de l’exposition.
« Une grande partie des participants de l’APT6 s’appuie sur un vaste réseau de relations, dans la région et même au-delà, ceci a toujours été une partie intégrante de l’esprit du Triennal. »
En plus du tapa créé par les trois bahá’íes de Nouvelle-Zélande et des Fidji, quelques-uns des projets de l’art collaboratif à l’APT6 comprennent The Mékong, une collection d’œuvres provenant du Vietnam, du Cambodge, de Thaïlande et du Myanmar et Pacific Reggae, une sélection de vidéos de musique reggae du Pacifique, de clips de concerts, de documentaires et de représentations artistiques.
Pour plus d’information sur l’APT6, voir le site (en anglais).
Pour la page sur les trois artistes de tapa, voir le site (en anglais)
Matériaux utilisés pour réaliser le tapa “New Garden”
La “ toile ” :
Le tissu d’écorce provient du bast (liber) ou “ peau ” du mûrier à papier. Celui-ci est retiré, la tige intérieure dure est utilisée comme bois de chauffage ou comme piquets pour le jardin, tandis que la peau est séchée et mise en réserve. Quand on en a besoin pour fabriquer le masi (autre dénomination du tapa), les bandes séchées sont mises à tremper dans de l’eau, puis battues. Après quoi, elles sont entrelacées à la façon du tissage.
La peinture, ou kesa :
La peau intérieure du dogo, ou mangrove, fournit le matériel brut pour le kesa, la peinture liquide utilisée pour imprimer les motifs. On utilise une pierre pour broyer les morceaux de dogo qui sont ensuite bouillis afin de former le kesa.
Le pigment :
Le pigment pour la peinture consiste en une suie noire et une argile brune ou umeá, qui est séchée et grattée afin d’obtenir une poudre fine. Pour produire la suie, une mèche est préparée à partir de lambeaux de tissu d’écorce. Elle est trempée dans du kérosène et brûlée dans un four fermé en étain. La poudre se dépose sur la surface supérieure du four et est soigneusement retirée et stockée dans une boîte. La suie obtenue est ensuite mélangée avec du kesa et de l’umeá pour former le loloa – peinture noire.
(Photos de Robin White)
